L'IVG : Au-delà du choix, la réconciliation des instances
- Deborah Caccamo
- 11 févr.
- 3 min de lecture
Choisir une Interruption Volontaire de Grossesse, c’est exercer un droit fondamental sur sa propre vie et son propre corps.
Pourtant, dans l’intimité du cabinet de sexothérapie, nous voyons souvent émerger un paradoxe douloureux : ce n'est pas parce qu'une décision est réfléchie, nécessaire et assumée qu'elle est exempte de souffrance.
L’IVG est une expérience de bascule. Elle marque le passage d'un "possible" à un renoncement, une transition où la biologie et le psychisme entrent parfois en collision. Pour la femme, l'enjeu des semaines et des mois qui suivent ne consiste pas seulement à "tourner la page", mais à se réconcilier avec un corps qui a été, le temps d'un instant, le siège d'un conflit entre désir, réalité et destin.

Ce qui se joue au niveau biologique : La mémoire des cellules
Même quand l'esprit a dit "non", le corps, lui, a commencé à dire "oui". Dès les premiers jours de la conception, une symphonie hormonale s'installe pour préparer l'organisme à la gestation.
La tempête endocrine : L'arrêt de la grossesse provoque une chute brutale de la progestérone. Ce n'est pas un simple détail médical ; cette chute impacte directement .les neurotransmetteurs liés à la régulation de l'humeur. La tristesse ou l'irritabilité que l'on ressent n'est pas forcément le signe d'un regret, mais souvent le contrecoup d'un corps qui doit "désapprendre" son état de grossesse.
La sidération sensorielle : Le corps peut se sentir "vidé" ou, au contraire, devenir étranger. Certaines patientes rapportent une sensation de déconnexion, comme si leur enveloppe physique les avait trahies en tombant enceinte, ou comme si elle était devenue un lieu de soins purement techniques et froids.
Le tumulte psychique : Entre soulagement et deuil d'un "soi"
Sur le plan psychique, l'IVG active des mécanismes profonds qui dépassent largement la question de la morale.
Le conflit entre les injonctions intérieures : En chacun.e de nous cohabitent des forces contradictoires. Il y a la force qui veut protéger notre liberté et nos projets, et il y a celle, plus archaïque et souvent inconsciente, qui est pétrie de normes sociales, familiales ou d'un idéal de "perfection féminine". La culpabilité naît de ce frottement : on se juge non pas pour ce qu'on a fait, mais par rapport à une image de soi que l'on pense avoir abîmée.
Le deuil du "possible" : On ne pleure pas nécessairement un enfant, mais on pleure la version de soi qui aurait pu exister dans d'autres circonstances. C'est un deuil abstrait, souvent invisible pour l'entourage, qui nécessite d'être nommé en thérapie pour ne pas se transformer en blocage durable.
Le travail en séance : Réhabiter son espace intime
En tant que thérapeute, l'objectif est d'aider la patiente à passer d'un corps "objet de décision" à un corps "sujet de plaisir".
Étape 1 : Valider l'ambivalence
On peut être profondément soulagée d'avoir avorté et, dans le même temps, ressentir une grande mélancolie. Accueillir ces deux émotions sans qu'elles se neutralisent est le premier pas vers la guérison.
Étape 2 : Dénouer la sexualité défensive
Souvent, après une IVG, la libido se met en veille. C'est une protection inconsciente. Le travail consiste à réintroduire de la douceur et de la sensorialité (le toucher, le souffle, le plaisir solitaire) pour que le sexe ne soit plus associé uniquement au risque ou à l'acte médical.
Étape 3 : Restaurer la souveraineté
Transformer l'événement en un acte de soin envers soi-même. Choisir de ne pas poursuivre une grossesse, c'est aussi choisir de se préserver.
Conclusion : Retrouver le chemin de son propre corps
L'après-IVG est un temps de cicatrisation qui dépasse largement le cadre physique. C'est un cheminement intime où il s'agit de transformer une expérience parfois vécue comme une rupture en un acte de réappropriation de sa propre trajectoire.
Réconcilier la biologie bousculée avec un psychisme en quête de paix demande du temps et, surtout, une immense bienveillance envers soi-même. Il est essentiel de se souvenir que la culpabilité n'est pas une fatalité, mais un signal qui mérite d'être entendu et apaisé en espace thérapeutique. En libérant la parole, on permet au corps de ne plus être le réceptacle de tensions silencieuses, mais de redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un espace de vie, de sensations et de plaisir retrouvé.
Choisir sa vie, c'est aussi choisir de se soigner. Si le lien avec votre intimité vous semble distendu ou si le poids du silence devient trop lourd, sachez que la thérapie est là pour vous offrir cet espace de transition, sans jugement, afin de vous aider à habiter de nouveau pleinement votre propre demeure.



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